Guillaume Adam

La barrière des 2 heures au marathon : un rêve bientôt réalité ?

Courir le marathon en moins de 2 heures

Alors que des milliers de coureurs préparent un marathon avec l’objectif d’être finisher, les tous meilleurs marathoniens se mettent à rêver d’une barrière physiologique grandiose, celles des deux heures au marathon ! Est-ce néanmoins envisageable sur un marathon classique ? Synthèse des débats sur ce sujet avant la tentative Sub 2 de Monza.

L’événement Breaking 2, orchestré par Nike sur le circuit de Formule 1 de Monza en Italie a remis à l’ordre du jour l’un des fantasmes les plus fous de la course à pied. Il aura manqué 26 secondes à Eliud Kipchoge pour réussir son pari en mai 2017 !

Les conditions de la tentative (course privée avec des lièvres se relayant tous les tours) n’aura pas permis l’homologation de ce record du monde. Les 2h02’57 de Dennis Kimetto, réalisés à Berlin en 2014, restaient donc toujours d’actualité… Selon l’entraîneur italien Renato Canova, huit marathoniens kenyans seraient capables de battre ce record du monde à brève échéance. De là à se demander si les deux heures au marathon sont envisageables, il n’y a qu’un pas…

Vous le savez surement, le marathon c’est 42 kilomètres 195. Le courir en moins de deux heures équivaut à une vitesse moyenne de plus de 21 km/h ! Oui vous avez bien lu 21 kilomètres à l’heure ! Cela représente aussi 42 kilomètres consécutifs à 2’50 au kilomètre ou quatre 10 km consécutifs en 28’26. Le seul fait d’y penser nous en coupe le souffle !

Des spécialistes partagés sur les 2 heures

Bien entendu cette question fait débat dans le monde du marathon et les spécialistes sont très partagés. Pour certains, ce sera la prochaine grande barrière de l’athlétisme à tomber alors que pour d’autres celle-ci est au-delà des limites de l’endurance.

Pour l’ex-recordman du monde, l’éthiopien Haile Gebreselassie (2h03’59 à Berlin en 2008), cela ne fait aucun doute, mais à priori pas dans les prochaines années : « Pour voir un homme sous les deux heures, il faudra attendre 20 ou 25 ans, mais cela se produira sans aucun doute. »

L’actuelle recordwoman du monde du marathon, l’anglaise Paula Radcliffe (2h15’25 à Londres en 2003) est du même avis : « Les records sont fait pour être battus et les gens vont se battre pour ça, mais quelqu’un devra vraiment s’entraîner dur pour faire tomber cette barrière. C’est cet état d’esprit qu’il faudra avoir. »

Le champion Olympique de 2008 Samuel Wanjiru, disparu tragiquement en 2011, n’était lui plus tout à fait du même avis après avoir envisagé un temps la possibilité de courir le marathon en deux heures : « Pour moi c’est impossible de courir en deux heures mais deux heures et deux minutes, c’est possible. Peut-être la nouvelle génération… vous pouvez avoir des gars très fort. Mais pour notre génération, vous ne pouvez pas parler des deux heures. »

Un dirigeant du marathon américain, Glenn Latimer, reste lui aussi sceptique : « Je ne vois pas cela arriver avant très longtemps. Vous voyez ces grands athlètes de plus en plus proche, avec un gars aussi fort qu’Haile Gebrselassie… et vous pouvez voir des tensions, il est magnifique jusqu’au 32ème ou 35ème kilomètre, et puis le corps commence se décomposer et maintenir le rythme est assez dur. » Lui aussi pense que le record devrait descendre au alentour des 2h02 mais que celui-ci stagnera par la suite.

Moins de 2 heures au marathon, au delà des capacités de l’être humain ?

Mais rappelez-vous, il y a maintenant plus de 60 ans, les gens disaient que la limite physiologique du mile se situait à quatre minutes et toutes les certitudes d’alors s’envolèrent lorsque le britannique Roger Bannister prouva le contraire. On en est même aujourd’hui à 3’43’’13 au mile avec Hicham El Guerrouj, ce que personne n’aurait pu envisager dans les années 50. Même s’il faut avouer que l’entraînement et les connaissances physiologiques ont depuis bien évolué.

La science de l’endurance est complexe, mais on peut dire que physiologiquement, il existe trois principaux facteurs qui détermine la faculté d’un athlète à courir vite et longtemps :
– La consommation maximale d’oxygène, connue sous le nom de VO2 max
– L’économie de course avec notamment la capacité à courir vite
– L’endurance, c’est-à-dire quel pourcentage de VO2 max on peut tenir pour un temps donné

Les scientifiques ne sont d’ailleurs pas tous d’accord sur les limites physiologiques du corps humain. Pour certains, les meilleurs mondiaux en sont tout proche, alors que d’autres pensent qu’il y a encore du chemin à parcourir et qu’il reste encore des pistes d’amélioration pour l’entraînement, aussi petites soient-elles.

Regardons maintenant l’évolution du record du monde du marathon et l’approche statistique pourrait nous en dire plus.

Passer de 2h16 à 2h12 aura pris 7 ans, passer de 2h12 à 2h08 aura pris 19 ans et passer de 2h08 à 2h04 en aura pris 24. En analysant les performances actuelles et en extrapolant les données, François Péronnet, professeur à l’université de Montréal, parvient à la conclusion suivante : le premier marathon couru en moins de deux heures aurait lieu en 2028. Encore un peu de patience…

En revanche, la prédiction de performance à partir des records du monde actuels indique que la barrière des 2 heures au marathon est infranchissable sans aide extérieure.

A la recherche de la course parfaite

Pour franchir cette barrière, toutes les conditions devront être optimales. Haile Gebrselassie le résume bien : « si le jour d’une compétition il vous manque une chose, vous ratez tout. » L’un des facteurs primordiaux pour une tentative de ce calibre reste le choix du parcours. Il faudra pour le premier marathonien sous les deux heures courir sur un parcours très roulant comme on peut en trouver à Londres, Berlin ou Rotterdam. Le tracé de la capitale allemande est d’ailleurs considéré comme l’un des plus rapides au monde, en attestent ses cinq records du monde lors des dix dernières années.

Outre le choix du parcours, deux autres éléments seront décisifs. Les conditions météorologiques devront être parfaites, à savoir sans vent et des températures proches des 15° C, idéales pour les efforts longs. Les lièvres de la course auront la difficile tâche d’amener les leaders sur des bases optimales, ni trop rapides pour ne pas « griller » les athlètes, ni trop lentes pour ne pas perdre trop de temps sur la première partie du tracé. Les lièvres devront également tenir assez longtemps, si possible jusqu’au 30ème ou 35ème kilomètres pour accompagner le ou les leaders dans les meilleures conditions.

L’idéal serait peut-être de voir deux marathoniens se livrer une lutte acharnée jusqu’à la ligne d’arrivée, comme on avait pu voir Paul Tergat prendre l’avantage sur Sammy Korir au marathon de Berlin en 2003 pour établir un record du monde en 2h04’55. Les deux Kenyans avaient alors franchit la ligne d’arrivée avec une seule seconde d’écart ! Autre arrivée acharnée, celle du marathon de Rotterdam en 2009 où Duncan Kirong et James Kwambai ont terminé leur marathon dans le même chrono de 2h04’27.

Le meilleur temps de passage au semi-marathon serait surement légèrement en dessous de l’heure, peut-être 59’40, pour compenser la fin éprouvante de l’épreuve. La plupart des vainqueurs des grands marathons réalisent une première partie de la course plus rapide que la seconde mais ce n’est pas une règle générale. Haile Gebreselassie lors de son record du monde à Berlin en 2008 en 2h03’59 était passé en 1h02’05 au semi-marathon et avait bouclé le deuxième semi-marathon en 1h01’54. C’est ce qu’on appelle dans le jargon une course en negative split. Dans tous les cas, le marathon sous les deux heures devra être couru de manière équilibré.

Paula Radcliffe a pu connaître cette osmose parfaite lors du marathon de Londres de 2003. Le jour de ses 2h15’25, tout lui paraissait facile, ce que certains appellent « être dans la zone » : « Vous ressentez comme si tout était très fluide, naturel. Rien ne peut vous perturber. Vous ne pensez à rien, vous ne faites que courir. C’est juste une seconde nature, vous vous êtes entraîné si dur pour ça que la course vous parait plus facile que tout ce que vous avez pu faire à l’entraînement. »

Le premier homme sous les deux heures au marathon, s’il existe un jour, sera très certainement originaire d’Afrique de l’Est. Les cinquante marathoniens les plus rapides de l’histoire sont tous issus du Kenya et d’Ethiopie et on retrouve six Kenyans dans le top 8 de la discipline ! Les progrès réalisés par les coureurs africains sont tels que la marque de référence jusqu’en 2007, les 2h04’55 de Paul Tergat, a été battu depuis par 37 marathoniens… La preuve peut-être que les certitudes au marathon ne tiennent qu’un temps.

La densité des marathoniens au plus haut-niveau n’a jamais été aussi importante. La barrière mythique des deux heures est peut-être en passe de devenir réalité… Il faudra courir 5 secondes plus vite au kilomètre que Dennis Kimetto (recordman du monde en 2017). A moins que les limites physiologiques de l’homme ne nous contraignent à voir en ces deux heures qu’un rêve éternel…